Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne (2/4). Au cours de ce conflit, près de 15 000 enfants originaires de la zone républicaine ont été envoyés en France. Ces "enfants de la guerre" ont été placés dans des familles d'accueil ou dans des colonies créées pour eux. Un ouvrage lève aujourd'hui le voile sur cette opération humanitaire méconnue.
"Valence, Alicante, Barcelone, Bilbao ! De petits enfants sont là, par milliers, échappés à l’horreur des villes détruites, sauvés comme par miracle des bombardements. Ils ont été recueillis hâtivement dans des campements provisoires, où leur vie est encore faite de privations. Il faut sauver ces innocents et les arracher à la grande tourmente qui dévaste leur pays." En avril 1937, un tract est édité à l'occasion de la Journée pour l’enfance espagnole. Il appelle les Français à la générosité. L’objectif : recueillir de l’argent pour accueillir des enfants espagnols touchés par la guerre civile qui oppose républicains et militaires insurgés depuis juillet 1936.
Pour toucher la corde sensible, le tract affiche le visage d’une femme éplorée déformée par l’angoisse et tenant son petit garçon. "Sauvez mon petit !", peut-on ainsi lire en grand. Pour convaincre, le document décrit aussi les opérations d’accueil déjà menées : "Deux camps dans les Pyrénées-Orientales, à Port-Vendres et à Prats-de-Mollo, sont ouverts, où plus de quatre cents enfants séjournent quelques semaines. À Grenoble, un camp de cinquante lits reçoit également les petits. Dans quelques jours, trois cents enfants venus de Barcelone seront reçus à Yssingeaux, dans la Haute-Loire, et à Pavezin, dans la Loire."
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"Une histoire qui a été oubliée"
Entre 1936 et 1939, près de 15 000 enfants originaires de la zone républicaine ont trouvé refuge en France. Dans son dernier ouvrage "La Cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne" (éd. anamosa), l’historienne Célia Keren lève le voile sur cet épisode ignoré de la guerre d’Espagne.
"En France, c’est une histoire qui a été oubliée, car elle n’entre pas dans les récits canoniques de la guerre d’Espagne, de l’engagement antifasciste, de la révolution sociale ou de la dénonciation de la non-intervention. Quand on pense à la guerre d’Espagne en France, on pense aux Brigades, au '¡No pasaran!' antifasciste, à la révolution à Barcelone, à des femmes en bleu de travail, cigarette au bec et mitraillette à l’épaule", estime cette maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Versailles - Saint-Quentin-en Yvelines (UVSQ). "En outre, le souvenir des 15 000 enfants accueillis en France pendant la guerre d’Espagne a été écrasé par l’arrivée de près d’un demi-million de réfugiés en à peine quelques jours au début de l’année 1939 – ce qu’on a appelé la ’Retirada’ –, puis par les événements de la Seconde Guerre mondiale", ajoute-t-elle.
Pour combler ce manque dans l’historiographie, Célia Keren a donc étudié cette opération humanitaire d’envergure. Celle-ci commence au début du mois d’août 1936, seulement deux semaines après le déclenchement de la guerre. "Elle vient d’abord des milieux communistes, et en particulier de petites associations de secours à l’enfance complètement rattachées au Parti. Très vite, un premier comité se forme, des familles françaises se portent volontaires… mais ce premier projet ne va pas aboutir", explique l’historienne.
Il faut attendre l’automne 1936 pour qu’un Comité d’accueil aux enfants d’Espagne (CAEE), coprésidé par la Confédération générale du travail (CGT) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH), voie enfin le jour, alors qu’éclate la bataille de Madrid pendant laquelle la population civile de la capitale assiégée, en particulier ses enfants, doit être évacuée.
Pour le camp républicain, l’expatriation des enfants espagnols devient alors "particulièrement opportune", comme le souligne Célia Keren : "Cela permet de régler un potentiel problème logistique et humanitaire, d’une part, et aussi d’alimenter la bataille internationale de propagande que les républicains livrent aux militaires rebelles, en exposant aux yeux du monde les souffrances qu’ils font courir aux enfants et les mesures déployées par la République et ses alliés pour les sauver."
Dans le même temps, d’autres pays proposent leurs services. La Belgique reçoit plus de 5 000 enfants, le Royaume-Uni, près de 4 000, l’URSS, 3 000, le Mexique, environ 450, le Danemark, une centaine, et la Suisse, une cinquantaine.
Ce type d’évacuation n’est pas nouveau. Lors de la Première Guerre mondiale, des pays européens ont déplacé des enfants par milliers au sein de leur territoire national, mais aussi vers des pays neutres. Par ailleurs, une tradition issue de la gauche syndicale et socialiste européenne est celle de "l’exode des enfants". "Il s’agissait d’aider les ouvriers et les ouvrières pendant les grèves très dures et très longues qui se multiplient à la Belle Époque en prenant en charge leurs enfants. Ceux-ci étaient placés, le temps du conflit, dans des familles ouvrières, qui vivaient souvent très loin, parfois à l’autre bout du pays", relate l’autrice de "La Cause des enfants". "Les dirigeants de la gauche française des années 1930, comme Léon Jouhaux ou Victor Basch, qui organisent l’évacuation des enfants espagnols en 1936, connaissent bien cette tradition car ils ont eux-mêmes contribué à l’organisation de ces exodes d’enfants de grévistes dans les années précédentes", précise-t-elle.
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"Tous les petits ont grossi"
En janvier 1937, les premiers enfants espagnols traversent donc les Pyrénées. Le gouvernement de la République espagnole s’occupe de les inscrire, de les regrouper et de les acheminer jusqu'à la frontière, tandis qu'ils sont pris en charge en France par le Comité d'accueil, principalement composé de responsables locaux de la CGT. Après quelques semaines dans des centres de transit, ils sont répartis soit dans des familles d’accueil, soit dans des maisons d’enfants. "Ce deuxième mode d’accueil est rapidement préféré par le gouvernement espagnol car il permet d’entretenir la culture, la langue et le patriotisme des enfants, mais il est beaucoup plus cher que le placement en famille", note Célia Keren.
Selon l’historienne, le programme d’évacuation devient rapidement très populaire : "Des milliers de familles inscrivent leurs enfants pour un départ, car les conditions de vie à l’étranger sont réputées, à raison, bien meilleures que dans l’Espagne en guerre, où les enfants évacués de Madrid ou d’ailleurs sont aussi placés dans des familles ou des colonies situées loin du front, en Catalogne ou sur la côte valencienne."
Une série d’articles publiés en avril 1937 dans le quotidien anarchiste El Sindicalista met ainsi l’accent sur les bienfaits sanitaires de cette évacuation. "Tous les petits ont grossi. Leurs yeux sont ouverts, brillants et joyeux, et leur peau arbore cette teinte bronzée particulière que procurent la santé et la vie dans la nature", raconte une responsable du ministère espagnol de la Santé et de l'Assistance sociale après avoir visité le camp de la Mauresque à Port-Vendres.
Célia Keren remarque aussi que, dans l’ensemble, les enfants ont été "bien accueillis", et "même choyés". "Dans le souvenir de plusieurs de ces anciens enfants évacués, ces années en France ont constitué une parenthèse enchantée entre la guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale. Mais il y a aussi eu, inévitablement, des violences, physiques, psychologiques ou sexuelles, même si les sources en font peu état", tient-elle à préciser.
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La fin des évacuations
Pourtant, entre octobre 1937 et juin 1938, les départs cessent. Pour l’historienne, plusieurs raisons expliquent cet arrêt : "Le ministère espagnol de l’Instruction publique, qui a complètement pris le contrôle des évacuations à cette date, craint la 'dénationalisation' des enfants expatriés. Plus globalement, les responsables ministériels ont l’impression que les comités étrangers, à commencer par le Comité d’accueil de la CGT, se sont approprié les enfants d’Espagne et font ce qu’ils veulent avec, qu’ils les placent et les déplacent à leur guise – alors que, pour les Espagnols, ces enfants appartiennent avant tout à leur nation."
Des tensions se font aussi sentir tout spécialement autour de l’évacuation des enfants basques. "Le Pays basque républicain est politiquement dominé par les nationalistes basques – des hommes assez conservateurs et surtout très catholiques, qui souhaitent que les enfants basques soient accueillis par des catholiques, et non par la gauche marxiste et anticléricale", explique Célia Keren. Le pape Pie XI lui-même se montre préoccupé par leur sort et, après la conquête du Pays basque par les franquistes, il envoie un délégué à Bilbao. Celui-ci prend d'emblée parti pour les insurgés et appelle à un retour des enfants dans leurs foyers et dans leur pays.
Malgré ces polémiques, les évacuations sont relancées au printemps 1938, alors que la situation militaire et humanitaire s’aggrave pour le camp républicain. Mais à l’arrêt des combats au début de l’année 1939, à la suite de la victoire du camp franquiste, l’opération est arrêtée. Les premières demandes de rapatriement ont lieu et la majorité des enfants retournent dans leur pays.
"Tous les enfants ne sont cependant pas rapatriés en Espagne. D’abord, un certain nombre d’entre eux retrouvent leurs parents ou des membres de leur famille en France en 1939 : leur trajectoire rejoint alors celle des réfugiés de la Retirada. Certains restent en France, beaucoup retournent en Espagne plus ou moins par choix, certains repartent, notamment en Amérique latine", précise l’historienne. "Enfin, un nombre inconnu d’enfants reste en France : c’est surtout le cas de ceux dont le rapatriement n’est demandé par personne en Espagne, et qui sont dans des familles d’accueil qui souhaitent les garder."
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Une compassion qui a changé
Peu à peu, le souvenir du passage de ces 15 000 petits Espagnols s’est estompé. "La plupart de ces enfants sont morts désormais, mais je suis en contact avec plusieurs de leurs descendants. Il y en a plus que ce que l’on croit, et beaucoup d’entre eux vivent en France : soit parce que leurs parents ou leurs grands-parents ne sont jamais repartis, soit – et c’est courant – parce qu’ils ont réimmigré en France à l’âge adulte dans les années 1950 ou 1960", a pu observer Célia Keren.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les déplacements humanitaires d’enfants sans leurs parents ont cessé, les séparations familiales étant vues "comme politiquement, socialement et psychologiquement néfastes", selon l’historienne. Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’organisation d’une telle opération d’évacuation semble aujourd’hui assez improbable malgré les crises humanitaires qui frappent de très nombreux pays en guerre.
Pour cette spécialiste des formes de solidarité, notre compassion a également changé. "Dans les années 1930, on pouvait se sentir proche des gens, et donc solidaires, parce qu’on partageait toutes sortes d’identités : une identité de classe, de métier, de religion, d’idéologie", juge Célia Keren. "Ce constat amène à s’interroger sur l’efficacité des discours humanitaires désincarnés : la simple appartenance commune au genre humain est-elle vraiment suffisante pour fonder une solidarité en actes, c’est à-dire pour mobiliser, et pour maintenir la mobilisation ? Ne serait-il pas bon de raviver toutes ces solidarités, qui ne dépendaient pas uniquement du nombre de kilomètres qui nous séparent des autres ?"
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