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Paul Lorgerie

Intelligence artificielle: la gronde contre les data centers se répand à travers le monde

Une femme brandit une pancarte alors que des manifestants participent à des manifestations nationales contre les data centers, à Berkeley, en Californie (États-Unis), le 18 juillet 2026.
Une femme brandit une pancarte alors que des manifestants participent à des manifestations nationales contre les data centers, à Berkeley, en Californie (États-Unis), le 18 juillet 2026. REUTERS - Fred Greaves

Aux États-Unis et ailleurs, des mouvements de contestation transpartisans s'organisent contre l'implantation de data centers nécessaires au développement de l'intelligence artificielle. Au centre des critiques, leur coût énergétique à l'heure du réchauffement climatique, qui peut également avoir des effets sur les factures.

Flâner dans le quartier de Russian Hill, à San Francisco, c’est remonter la sinueuse Lombard Street et attraper à la volée le fameux tramway pour atterrir sur les mythiques quais où cohabitent lions de mer et autres phoques. Mais, dans la nuit du 10 avril, le calme de ce quartier cossu de la capitale de la tech a été troublé par une attaque contre l’un de ses résidents. Sur les coups de 3h45, un jeune Texan a enflammé un cocktail Molotov pour le jeter contre la demeure de l’un des grands patrons de l’intelligence artificielle (AI), Sam Altman. « Heureusement, l’objet a rebondi contre la maison et personne n’a été blessé », a écrit le lendemain sur son blog le dirigeant d’OpenAI, à l’origine de ChatGPT.

Quelques jours plus tard, le ministère américain de la Justice a révélé les intentions du présumé coupable, âgé de 20 ans. Lors de son arrestation proche du siège d’OpenAI, alors qu’il tentait de s’introduire dans les lieux par la force, la police californienne a retrouvé à ses côtés un bidon de kérosène, un briquet ainsi qu’un document mettant en garde le PDG d’OpenAI au nom de la « lutte contre l’IA ». Sur le document figuraient d’autres noms de géants et d’investisseurs du secteur.

L’incident, bien qu'extrême dans sa forme, est révélateur d’une colère sourde et rampante qui gagne la société américaine depuis quelques mois contre l’industrie des nouvelles technologies. Disparates autant que désorganisées, des manifestations ponctuelles éclatent ça et là sur le territoire pour contester l’installation de data centers nécessaires au développement des modèles IA. Dans un Google Doc partagé sur ses réseaux, la TikTokeuse UncooperatEgg, engagée dans la défense des droits civiques, a répertorié 46 sabotages contre des structures et entrepôts sur le territoire en avril, dont six contre des bâtiments appartenant à des géants de la tech.

D’après le magazine Wired, qui a eu accès à des documents produits par le FBI, le secrétariat de la Sécurité intérieure et certains « fusion centers » – en charge de la remontée d’informations de l’échelle locale au fédéral –, les opposants à l’IA et à ses data centers sont aujourd’hui dans le collimateur des autorités. Un rapport du bureau des renseignements et du contreterrorisme de New York, cité par le bimensuel américain, statue que « l’atmosphère chaotique qui pourrait résulter de l’émergence des technologies d’IA au cours des cinq prochaines années pourrait alimenter des manifestations à grande échelle débouchant sur des troubles civils et des actes d’extrémisme violent anti-technologie, en particulier dans les grandes agglomérations telles que New York ».

Un mouvement transpartisan

En février, l’hebdomadaire Time mettait à la Une de son magazine neuf militants transpartisans sous le titre « Le peuple contre l’IA ». Issues de différentes régions, qu’ils soient religieux, infirmiers, sympathisants démocrates ou proches de l’ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, les personnes interrogées luttent contre l’installation de ces entrepôts bruyants et énergivores qui s’implantent proche des quartiers résidentiels.

Un mouvement qui se manifeste, pour l’heure, principalement à l’échelle locale, de façon « décentralisée et idéologiquement hétérogène », clarifie auprès du Monde Clara Broekaert, du Soufan Center, un think tank spécialisé sur les questions de sécurité, qui s’est penchée sur la question pendant près d’une année.

Des personnes attendent l'arrivée du président Donald Trump lors d'un événement organisé au centre d'essais de General Motors, ce lundi 27 juillet 2026, à Milford, dans le Michigan.
Des personnes attendent l'arrivée du président Donald Trump lors d'un événement organisé au centre d'essais de General Motors, ce lundi 27 juillet 2026, à Milford, dans le Michigan. © AP Photo/Paul Sancya

Si une étude du Pew Research Center, également citée par Le Monde, montre que l’opposition trouve de l’écho chez les démocrates, le 18 juillet, 142 manifestations ont été organisées à travers 42 États américains à l’appel de l’organisation Human First, emmenée par la républicaine Amy Kremer, soutien de Donald Trump. L’événement avait pour objectif de « protéger les centres-villes, les portemonnaies et le quotidien des habitants » ainsi que d’inciter l’État fédéral à « prendre des mesures pour garantir qu'aucune IA susceptible de menacer notre sécurité et nos libertés ne soit développée ».

De la rue aux institutions

Certes, sur le court terme, ceux que l’on nomme les « hyperscalers » – géants du domaine qui investissent et construisent tous azimuts – créent de l’emploi et de la richesse en payant de nombreuses taxes dans certaines régions appauvries. Mais ces arguments peinent aujourd’hui à convaincre. « Dans le but de créer des modèles d’IA, ces data centers ont un impact environnemental énorme », explique le professeur d’informatique à l’université de Montréal, Sébastien Gambs, « ils nécessitent énormément d’électricité, mais également énormément d’eau pour refroidir les serveurs » dans des environnements toujours plus en tension, explique le chercheur, augmentant ainsi la facture énergétique des foyers, qui ne fait que grimper depuis 2020.

Selon une étude menée par les instituts de sondage Reuters et Ipsos, seulement 14 % des Américains soutiendraient la construction d’un data center dans leur communauté. Résultat, face à leur expansion galopante, dont le coût se chiffre à 750 milliards de dollars pour les prochaines années, l’ONG Data Center Watch note que le premier trimestre de l’année 2026 a compté le « plus grand nombre de projets bloqués ou retardés jamais enregistré, avec au moins 75 projets d’une valeur de 130 milliards de dollars perturbés par l’opposition locale ». Ils étaient autant de projets à avoir été déroutés sur l’ensemble de l’année 2025.

Le data center du groupe Markley se dresse derrière un ensemble de maisons dans un quartier résidentiel de Lowell, dans le Massachusetts (États-Unis), le 28 juillet 2026.
Le data center du groupe Markley se dresse derrière un ensemble de maisons dans un quartier résidentiel de Lowell, dans le Massachusetts (États-Unis), le 28 juillet 2026. REUTERS - Brian Snyder

Progressivement, le politique et les institutions américaines s’emparent du sujet. Le 14 juillet, la gouverneure démocrate de l’État de New York, Kathy Hochul, a signé un moratoire pour limiter l’expansion de ces centres. Selon le Data center Watch, 300 autres collectivités ont déposé des projets de loi dans le même sens. Pour apaiser les esprits, Donald Trump a annoncé, le 24 juillet, la mise en place du « Ratepayer Protection Pledge » (la « promesse de protection des usagers »). En clair, les investisseurs et constructeurs des établissements destinés au développement des modèles IA s’engageront désormais à payer leurs factures, sans que cela n’affecte le portefeuille des Américains.

En Europe, la méfiance règne

Sur le vieux continent, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé le 30 juillet sur son compte X que les États membres financeront l’implantation de « gigafactories » sur le territoire à hauteur de 10 milliards d’euros, « qui devraient débloquer au moins 20 milliards d'euros d'investissements privés dans l'ensemble de l'UE ». Emmanuel Macron avait de son côté fixé les enchères à plus de 200 milliards d’euros d’investissements privés promis dans l’Hexagone avec, comme ambition, de devenir le leader européen en la matière. Des montants scrutés de près par nombre d’activistes et certains élus qui ne veulent pas voir leurs paysages encombrés par les data centers.

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Le média Synth., spécialisé dans la surveillance des nouvelles technologies, raconte notamment l’implantation dans la commune d’Eybens, proche de Grenoble, d’un « supercalculateur », « l’un des plus gros d’Europe », précise l’entreprise DataONE à la manœuvre, en partie financé par le groupe émirien G42. « Les gens n’étaient pas du tout au courant et les élus ne savaient même pas », s’offusque une membre d’un collectif à l’origine d’une pétition aux 7 000 signatures demandant un moratoire sur le projet. « DataONE est arrivé avec ses gros sabots. Ils ont contacté la presse avant les interlocuteurs locaux. Nous n’avons pas pu intervenir au moment de la vente des bâtiments », abonde auprès de Synth. Florent Cholat, vice-président à la Métropole de Grenoble, « notre ambition est de réduire notre empreinte environnementale numérique, mais l’IA vient tout foutre en l’air ! », se désole l’élu de la ville estampillée « écolo ».

Pression sur les sols et coupures de courant

À terme, le consortium d’entreprises à l’origine de ce « supercalculateur » souhaite atteindre une puissance d’un gigawatt, soit l’équivalent d’une centrale nucléaire, nécessitant par la même des systèmes de refroidissement lourds en consommation d’eau. « On n'en utilise pas, il s’agit de circuits fermés », coupe court Kevin Polizzi, président d’Unitel, compagnie spécialisée dans les nouvelles technologies membre du consortium, au micro d’Ici Isère.

En tout, 35 sites ont été identifiés par le gouvernement français pour accueillir des infrastructures similaires à celle de DataONE, couvrant ainsi 1 200 hectares… « artificialisés », relève le collectif marseillais Le nuage était sous nos pieds, qui a recensé l’ensemble des projets réalisés ou en cours de réalisation sur une carte interactive. « Dans les terres achetées par les compagnies de data center, on trouve d’anciens bâtiments industriels, logistiques et commerciaux – ainsi que de nombreuses terres en friches non bâties ou encore des terres agricoles », développent les activistes, « c’est le cas des 35 hectares de terres agricoles, dont 11 hectares cultivés en agriculture biologique, achetés par Microsoft sur la commune de Petit-Landau en Alsace ».

Outre l’artificialisation des sols, les opposants craignent « une prédation sur la production électrique [qui] conduira inévitablement à une pression sur les sols exercée par le nucléaire et le photovoltaïque » avec la multiplication des infrastructures nécessaires à l’alimentation des data centers. Une perspective qui, conjuguée au réchauffement climatique, inquiète le chercheur montréalais Sébastien Chambs. « On risque de se retrouver dans des situations où il n’y a pas suffisamment d’énergie sur tout le réseau », met en garde ce professeur d'informatique, « et en cas de coupure, il faudra faire des choix : privilégier le data center dont le matériel peut subir des dégâts irréversibles sans électricité, ou prioriser un quartier résidentiel où des gens survivent grâce au courant ? Ce sont des enjeux qui se poseront. »

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